Quand le manioc veut remplacer le blé : à Tshumbe, une révolution alimentaire prend racine
Au premier regard, il ne s’agit que d’une simple farine blanche.
Pourtant, derrière cette poudre issue du manioc se dessine peut-être l’une des plus grandes révolutions agricoles que la République démocratique du Congo ait connues depuis son indépendance.
Le pain devenait plus cher.
Pendant que le monde faisait face aux conséquences économiques de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, entraînant une flambée spectaculaire des prix du blé sur les marchés internationaux, une autre histoire, beaucoup plus discrète, s’écrivait au cœur du Sankuru.
À Tshumbe, du 10 au 15 mai 2023, une vingtaine de participants se sont réunis non pas pour apprendre à cultiver davantage de manioc, mais pour apprendre à le transformer autrement.
Une formation.
En apparence.
Une révolution silencieuse, en réalité.
Le manioc, un géant longtemps sous-estimé
La République démocratique du Congo figure parmi les plus grands producteurs mondiaux de manioc.
Des millions de familles en vivent.
Des millions d’autres le consomment quotidiennement.
Pourtant, durant des décennies, cette culture est restée cantonnée au foufou, au chikwangue, aux cossettes ou aux feuilles.
Le blé, lui, conservait le monopole du pain, des biscuits, des gâteaux, des viennoiseries et de toute l’industrie de la boulangerie.
Chaque année, le pays devait importer des centaines de milliers de tonnes de farine de froment, exposant son alimentation aux fluctuations des marchés internationaux.
La guerre en Ukraine est venue rappeler brutalement cette dépendance.
Lorsque les exportations de céréales furent perturbées, les prix explosèrent jusque dans les boulangeries congolaises.
Les ménages souffraient.
L’urgence était alors de trouver une alternative locale.
Cette alternative existait pourtant depuis longtemps.
Elle s’appelait… le manioc panifiable.
Transformer une racine en farine de haute technologie
Contrairement à la farine destinée au foufou, la farine panifiable répond à des exigences extrêmement strictes.
Elle doit être non fermentée, pratiquement sans odeur, présenter une granulométrie régulière, être exempte de micro-organismes et conserver des qualités technologiques compatibles avec la fabrication de produits de boulangerie.
Obtenir une telle farine demande une parfaite maîtrise des techniques de transformation.
C’est précisément l’objet de la formation organisée à Tshumbe dans le cadre de l’Agenda de la Transformation Agricole en RDC (ATA-RDC).
Pendant plusieurs jours, les participants ont appris à produire cette farine nouvelle génération sous la conduite de la professeure Marie-Claire Ngandju, responsable du Laboratoire de biologie appliquée et nutrition de l’Université de Kinshasa.
Les résultats sont immédiats.
À l’issue de la formation, les stagiaires réalisent beignets, gaufres et croustillants entièrement à base de farine panifiable.
Une démonstration concrète qu’un produit longtemps considéré comme réservé aux préparations traditionnelles peut désormais conquérir les boulangeries modernes.
Plus qu’une farine : une stratégie nationale
La farine panifiable ne représente pas seulement une innovation culinaire.
Elle est devenue un enjeu économique majeur.
La réglementation congolaise autorise déjà l’incorporation d’au moins 5 % de farine de manioc dans la fabrication du pain, tandis que les essais techniques atteignent désormais près de 20 % sans altérer significativement la qualité du produit. Pour les gâteaux, biscuits, beignets et autres produits de pâtisserie, les formulations peuvent aller jusqu’à 100 % de farine de manioc panifiable.
Chaque pourcentage supplémentaire représente potentiellement des milliers de tonnes de blé importées en moins.
Des millions de dollars économisés.
Des revenus supplémentaires pour les producteurs.
Des emplois dans la transformation agroalimentaire.
Des investissements dans les territoires ruraux.
Une nouvelle chaîne de valeur
Le véritable changement n’est peut-être pas le pain.
Il réside dans toute la filière.
Derrière une baguette fabriquée avec du manioc se cachent des cultivateurs mieux rémunérés, des unités de transformation, des coopératives, des PME rurales, des transporteurs, des laboratoires de contrôle qualité, des boulangers formés à de nouvelles recettes et, à terme, une industrie agroalimentaire davantage enracinée dans les ressources nationales.
Le manioc cesse alors d’être un simple produit agricole.
Parmi eux figure la professeure Marie-Claire Ngandju, devenue l’une des principales figures de la promotion de la farine panifiable en RDC. À travers ses recherches, ses formations et ses actions de vulgarisation, elle contribue à rapprocher les découvertes scientifiques des réalités des communautés rurales.
Il devient une matière première industrielle.
Le rôle des chercheurs congolais
Cette mutation ne serait pas possible sans le travail de chercheurs qui, depuis plusieurs années, s’efforcent d’améliorer les procédés de transformation.
Son approche illustre une conviction simple : l’innovation agricole n’a de valeur que lorsqu’elle améliore concrètement la vie des populations.
Tshumbe, symbole d’un avenir possible
Le choix de Tshumbe n’est pas anodin.
Au cœur du Sankuru, cette cité agricole rappelle que les grandes transformations ne naissent pas toujours dans les capitales.
Elles prennent souvent racine là où les producteurs cultivent la terre, là où les femmes transforment les récoltes et où les jeunes cherchent de nouvelles perspectives économiques.
Former seulement vingt personnes peut sembler modeste.
Mais chacune d’elles devient à son tour un relais de compétences, capable de diffuser un savoir-faire susceptible de transformer durablement son territoire.
Le défi reste politique
La technologie existe.
Les chercheurs sont là.
Les producteurs aussi.
Les consommateurs sont prêts.
Le véritable défi est désormais celui du passage à l’échelle.
Développer des unités modernes de transformation, faciliter l’accès au crédit, équiper les coopératives, former les boulangers, soutenir les PME agroalimentaires et encourager la recherche demeurent des priorités si la RDC veut faire du manioc un véritable levier de souveraineté alimentaire.
Car derrière chaque baguette enrichie au manioc se joue bien davantage qu’une innovation culinaire.
C’est tout un modèle de développement qui est en train de s’inventer.
Et peut-être, enfin, l’idée qu’un pays capable de produire abondamment sa principale culture vivrière peut aussi nourrir son avenir avec ses propres ressources.



