Bienvenu Sene Mongaba : le baobab des Éditions Mabiki s’est éteint, mais son combat pour les langues congolaises lui survivra
Il existe des hommes dont la disparition laisse un vide, et d’autres qui laissent un héritage. Avec Bienvenu Sene Mongaba, la République démocratique du Congo perd les deux à la fois.
La nouvelle est tombée comme un coup de tonnerre. Fondateur des Éditions Mabiki, écrivain, chercheur, enseignant, linguiste et infatigable défenseur des langues congolaises, Bienvenu Sene Mongaba s’est éteint, laissant derrière lui plusieurs décennies d’un combat mené presque à contre-courant : convaincre que le Lingala, le Kikongo, le Tshiluba ou le Kiswahili ne sont pas seulement des langues de conversation, mais aussi des langues de savoir, de science, de littérature et d’avenir.
Son décès marque la disparition d’un pionnier, d’un bâtisseur qui aura consacré sa vie à redonner aux langues nationales la place qu’elles méritent dans la production intellectuelle congolaise.
Le pari de publier dans les langues congolaises
Lorsque Bienvenu Sene Mongaba crée les Éditions Mabiki en 2005, peu d’observateurs imaginent qu’une maison d’édition consacrant une part importante de son catalogue aux langues nationales puisse survivre. À l’époque, publier en Lingala ou dans d’autres langues congolaises relève presque du militantisme.
Lui y voit au contraire une nécessité.
À travers Mabiki, il entreprend de démontrer qu’il est possible d’écrire des romans, des recueils de poésie, des dictionnaires, des essais, des ouvrages scolaires et même des manuels scientifiques dans les langues congolaises. Peu à peu, la maison d’édition devient une référence, en RDC comme au sein de la diaspora.
Un scientifique qui refusait la frontière entre science et langue maternelle
Chimiste de formation, docteur en didactique des sciences naturelles et linguiste, Bienvenu Sene Mongaba n’a jamais accepté l’idée selon laquelle les langues africaines seraient incapables de transmettre des connaissances scientifiques.
Il en apporte lui-même la démonstration.
Il traduit le tableau périodique des éléments chimiques en Lingala, rédige des manuels de chimie pour les écoles secondaires, publie des ouvrages de mathématiques destinés aux élèves du primaire et développe des outils pédagogiques bilingues destinés à rapprocher l’école des réalités linguistiques des enfants congolais.
Son célèbre dictionnaire multilingue réunissant le français, l’anglais et les quatre langues nationales constitue aujourd’hui encore un outil de référence pour les traducteurs, enseignants et chercheurs.
Une maison d’édition devenue un mouvement culturel
Au fil des années, Mabiki dépasse largement le statut de simple maison d’édition.
À Kinshasa, elle ouvre plusieurs points d’ancrage, accompagne de jeunes écrivains, encourage la création littéraire, participe aux salons du livre et multiplie les initiatives de sensibilisation autour de la lecture en langues nationales. Bienvenu Sene Mongaba ne manquait pratiquement aucune activité littéraire organisée au pays, malgré sa résidence en Belgique.
En février 2021, à l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, les Éditions Mabiki réunissent auteurs, lecteurs et passionnés de littérature autour d’une conférence consacrée à l’avenir de l’écriture en Lingala.
L’objectif est clair : convaincre que l’avenir des langues nationales passe aussi par le livre.
Autour de l’éditeur Ange Manguanda, de Christian Gombo, de Negue Fly Nsau et d’autres intervenants, les échanges rappellent qu’écrire dans sa langue maternelle permet non seulement de préserver le patrimoine culturel, mais aussi d’élargir le lectorat et de transmettre plus efficacement les connaissances.
Cette rencontre illustre parfaitement la philosophie de Mabiki : rendre la littérature accessible au plus grand nombre et faire des langues nationales des outils de développement plutôt que de simples marqueurs identitaires.
Bien plus qu’un éditeur
Tous ceux qui l’ont côtoyé décrivent un homme généreux, exigeant, curieux et profondément attaché à la transmission.
À travers Mabiki, il aura accompagné de nombreux auteurs débutants, encouragé la création littéraire et démontré qu’il existait une véritable demande pour des ouvrages écrits dans les langues congolaises.
Son engagement dépassait largement la littérature.
Pour lui, promouvoir les langues nationales revenait à défendre une certaine idée de la dignité culturelle du Congo.
L’homme derrière le chercheur
Même dans les souvenirs racontés après sa disparition, apparaît un homme profondément humain.
Lors de ses funérailles, ses proches ont rappelé avec émotion plusieurs anecdotes révélant sa personnalité, son humour et son regard toujours attentif aux détails. L’une d’elles évoque sa remarque sur une inscription figurant sur le billet de 10 000 francs congolais, preuve que son intérêt pour les langues ne le quittait jamais, jusque dans les objets du quotidien.
Un héritage qui dépasse les livres
Bienvenu Sene Mongaba n’aura peut-être pas eu le temps de voir pleinement triompher son rêve.
Mais aujourd’hui, alors que les débats sur l’enseignement en langues nationales, la traduction, l’intelligence artificielle appliquée aux langues africaines et la valorisation des patrimoines linguistiques prennent une ampleur nouvelle, son œuvre apparaît plus actuelle que jamais.
Les Éditions Mabiki auront démontré qu’il était possible de publier, diffuser et faire vivre des ouvrages en langues congolaises avec rigueur et ambition.
Dans l’histoire récente du livre en République démocratique du Congo, Bienvenu Sene Mongaba restera l’un des grands précurseurs de l’édition moderne en langues nationales, un homme qui a refusé que celles-ci soient confinées à l’oralité et qui leur a ouvert les portes de la littérature, de la science et de l’école.
Le baobab est tombé.
Mais les graines qu’il a semées continueront longtemps encore à faire grandir les lettres congolaises.
