À Nsele, le « départ Mweni » transforme une solution privée en réseau électrique de proximité
À quelques kilomètres seulement du boulevard Lumumba, dans la commune de Nsele, les habitants du quartier Singa ya Inga — communément appelé Singa Inga — vivent depuis plusieurs années une situation qui résume à elle seule l’un des paradoxes de l’accès à l’électricité à Kinshasa : habiter sous les grandes lignes qui transportent l’électricité d’Inga ne signifie pas nécessairement avoir du courant chez soi.
Dans ce quartier, une solution mise en place à l’origine pour alimenter les activités d’un particulier s’est progressivement transformée en un dispositif dont bénéficient aujourd’hui des ménages de plusieurs quartiers environnants.
Son nom est désormais connu des habitants : le « départ Mweni ».
Sous les lignes d’Inga, mais sans électricité
Singa Inga — qui signifie littéralement « câble d’Inga » en lingala — désigne les lignes à très haute tension (LHT) qui transportent l’électricité produite par les barrages hydroélectriques d’Inga, situés dans la province du Kongo-Central, vers les grands centres de consommation, notamment Kinshasa et la région minière du Katanga. Le nom Singa Inga ou Inga est également porté par plusieurs quartiers de Kinshasa traversés par des lignes du réseau interurbain à haute tension, notamment celles du système Inga-Shaba.
Mais une ligne à très haute tension n’est évidemment pas un réseau de distribution domestique auquel un ménage peut être directement raccordé.
Entre l’électricité transportée à haute tension et le courant qui arrive dans une maison, il existe tout un système de transformation, de distribution et de raccordement.
C’est précisément ce qui explique le paradoxe observé dans plusieurs quartiers Singa Inga : la proximité physique avec les grandes infrastructures électriques ne garantit pas leur desserte par le réseau de distribution.
Une situation qui a également été relevée dans la presse à propos de plusieurs quartiers périphériques de Kinshasa.
Une périphérie de Kinshasa en pleine transformation
Le quartier Singa Inga concerné par cette histoire se trouve dans la commune de Nsele, entre l’entrée Bibwa et l’entrée BAT, en venant du boulevard Lumumba.
Il s’agit d’une zone qui s’est progressivement urbanisée au fur et à mesure que Kinshasa s’étend vers ses périphéries.
Une particularité de ce peuplement mérite d’être soulignée. Une partie importante des terrains de cette zone avait notamment été lotie au profit de comités d’enseignants de plusieurs grandes écoles de Kinshasa, parmi lesquels ceux de Bobokoli, de Mont-Amba… Ces opérations ont contribué à attirer progressivement de nouveaux habitants dans cette partie de Nsele.
Avec le temps, le profil social du quartier s’est également diversifié. Des hauts cadres côtoient désormais des familles de la classe moyenne et d’autres catégories sociales, faisant de cette périphérie un espace de cohabitation sociale relativement diversifié.
Cette évolution répond à une réalité devenue particulièrement visible dans la capitale : la croissance démographique et la densification des anciennes zones d’habitation poussent de nombreux ménages vers des espaces périphériques, où les terrains sont encore disponibles et où de nouveaux quartiers apparaissent.
Mais l’installation des populations précède souvent celle des infrastructures.
Les habitants arrivent d’abord. Les réseaux suivent ensuite.
L’électricité fait partie de ces infrastructures dont le déploiement peut prendre du temps.
Une initiative née d’un besoin concret
C’est dans ce contexte qu’intervient M. Mweni, ancien administrateur de l’Institut national de préparation professionnelle (INPP), qui avait acquis une importante propriété dans cette zone, à environ cinq kilomètres du boulevard Lumumba.
Il y développe progressivement un complexe récréatif aujourd’hui connu sous le nom d’Espace Mweni, comprenant notamment des installations d’hébergement, des salles de conférences et de fêtes ainsi qu’un espace destiné aux loisirs des enfants.
Pour faire fonctionner ses activités, il avait lui-même besoin d’une alimentation électrique fiable.
À partir de 2016, une solution de raccordement a ainsi été mise en place pour acheminer l’électricité depuis la cabine dite Passionniste, située au niveau de l’école Sainte-Marie-Madeleine-Frescobaldi, tenue par les Sœurs missionnaires passionnistes.
L’installation a été réalisée avec les autorisations et dans le cadre des relations nécessaires avec les autorités compétentes et la SNEL, selon les informations recueillies auprès des habitants et acteurs locaux.
Au départ, l’objectif était donc simple : alimenter l’Espace Mweni.
Mais la suite de l’histoire est beaucoup plus intéressante.
Quand une installation privée devient une solution collective
Le réseau mis en place à l’origine pour alimenter les activités de l’Espace Mweni traverse plusieurs zones d’habitation. Au fil des années, sa desserte s’est progressivement étendue aux quartiers Nkama, Munziami et Singa Inga, entre autres, permettant à de nombreux ménages d’accéder à l’électricité alors même que l’extension complète du réseau public n’avait pas encore atteint ces zones. Le « départ Mweni » a ainsi changé de nature : conçu au départ pour répondre au besoin énergétique d’une activité privée, il est devenu un axe d’alimentation électrique de proximité dont dépendent aujourd’hui des habitants et des activités de plusieurs quartiers.
Cette desserte a également fait naître une organisation entre les bénéficiaires. Les utilisateurs du départ Mweni ont créé un comité des utilisateurs, autour duquel s’organisent les interventions nécessaires en cas de panne ou d’avarie sur la ligne. Les habitants se concertent, contribuent lorsque des réparations doivent être effectuées et s’alertent mutuellement lorsqu’un problème menace la continuité de l’alimentation. Cette organisation est particulièrement révélatrice de la manière dont une solution technique peut progressivement devenir une responsabilité collective : ceux qui bénéficient du réseau ne se contentent plus d’attendre une intervention extérieure, ils participent eux-mêmes à sa préservation.
Cette solidarité s’est même prolongée dans l’espace numérique. Un groupe WhatsApp réunit aujourd’hui les habitants et utilisateurs concernés, et fonctionne comme une véritable plateforme de veille communautaire, active de jour comme de nuit. On y relaie les informations concernant les pannes, les interventions sur la ligne, les besoins d’entretien et les situations susceptibles de compromettre la desserte. Mais le groupe dépasse désormais la seule question de l’électricité : les habitants y partagent également des alertes et informations importantes pour la sécurité du quartier, faisant de cet outil de communication un véritable mécanisme d’entraide et de vigilance collective. Le « départ Mweni » n’est donc plus seulement un câble qui transporte de l’électricité : autour de lui s’est constitué un réseau humain capable de s’organiser, de communiquer et de protéger collectivement un service devenu essentiel à la vie quotidienne.
